Pour comprendre le Hanounagate

Si vous avez manqué le début du Hanounagate, ou si vous étiez à l’étranger, ou si vous êtes vous-même un étranger arrivant à Paris, il faut reprendre à zéro. Au début, fut l’affaire du harcèlement téléphonique. Deux humoristes chroniqueurs se plaignent de recevoir des appels téléphoniques orduriers de l’animateur-vedette de D8 Cyril Hanouna, parce qu’ils ont déclaré qu’ils ne regardaient pas son émission (ou, la regardant, qu’ils n’en étaient pas inconditionnels). Il est question de dépôt de plaintes. Puis, l’un des deux retire sa plainte dans des conditions mal définies.

L’épisode aurait pu se tasser quand survient l’affaire des nouilles dans le slip. Sur ordre de Hanouna, un exécuteur de basses œuvres verse, sous les applaudissements et les rires du public, un plein bol de nouilles dans le slip d’un chroniqueur de son émission, Matthieu Delormeau. Fureur, quelques jours plus tard, d’un journaliste de France Inter : le service public ne saurait se rendre coupable de non-assistance à ennouillé en danger. Matthieu Delormeau proteste : il était consentant. Il s’amuse beaucoup chez Cyril Hanouna. Jamais il ne s’est tant amusé dans sa vie. Il n’aime rien tant que recevoir un bol de nouilles dans le slip. Si on ne peut plus rigoler ! Il le proclame sur Canal + (aïe, c’est le même groupe, sincérité peu garantie.) Il le répète dans Libé (oui, parce que l’affaire des nouilles lui donne droit au portrait de dernière page de Libé).

Mais à peine l’affaire des nouilles se calme-t-elle qu’éclate celle des cadeaux. Cette fois, c’est l’Obs qui lève le lièvre : l’hebdomadaire historique de la deuxième gauche révèle que les cadeaux promis aux téléspectateurs de l’émission mettraient parfois plusieurs semaines, voire plusieurs mois, voire même – cas extrême – un an, à parvenir à leurs destinataires. L’enquête de l’Obs est nourrie de nombreux témoignages. A l’antenne de D8, les représailles sont terribles. En direct, Hanouna fait livrer une paire de babouches et un âne à deux hauts responsables de l’Obs, Sylvain Courage et Aude Lancelin. L’histoire ne dit pas ce que l’âne est devenu après le tournage de la séquence.

Enfin, c’est dans ce contexte qu’éclate l’affaire des fuites. Dans une enquête publiée dans le magazine Society, des chroniqueurs (anonymes) de Touche pas à mon poste ! décrivent une atmosphère irrespirable et un patron tyrannique. Cette fois, le cœur du dispositif est atteint. D’où peuvent venir les fuites ? Dans l’émission qui suit, la totalité des chroniqueurs protestent devant les caméras qu’ils s’amusent, qu’ils adorent se faire tyranniser par Hanouna. Le patron a-t-il déféqué dans la chaussure de l’un d’entre eux ? Le propriétaire de la chaussure a trouvé ça tordant, il adore que l’on défèque dans ses chaussures, il n’a jamais tant ri de sa vie, jamais il n’aurait rêvé de s’amuser autant, etc. Pourtant Rue89, perspicace, émet des doutes sur la spontanéité de ces témoignages. D’autant que quelques soirs plus tard, un autre chroniqueur, à la stupéfaction générale, annonce en direct qu’il part se mettre au vert quelques jours chez ses parents. Certes, il a bien ri. Il n’a jamais tant ri de sa vie. Mais depuis quelque temps, avoue-t-il, il a le rire qui se coince un peu. Est-ce, de la part de l’animateur, une exécution déguisée du responsable des fuites ? A l’heure où est rédigée cette chronique, ce point n’est pas éclairci.

Morale de l’affaire, la télé peut encore rendre fou. Trente ans après Bruno Masure et son mémorable best-seller La télé rend fou… mais j’me soigne, on la pensait assagie, ripolinée, désertée par toute passion. Mais non. On peut encore créer de l’hystérie à la télé à base de nouilles, de défécations, et de poils pubiens. On ne sait pas qui est le plus fou entre Hanouna, ses chroniqueurs, les médias qui consacrent du temps et de l’espace aux histoires de nouilles de Hanouna et les lecteurs qui, n’ayant jamais vu une émission de Hanouna, se laissent néanmoins happer par ces enquêtes (ne niez pas, vous avez au moins lu cette chronique jusqu’ici). Peu importe. Les audiences sont bonnes. Vincent Bolloré (qui a investi 250 millions d’euros pour s’attacher Hanouna pendant cinq ans) ne doit pas regretter son investissement. Il doit bien s’amuser. Sans doute même qu’il ne s’est jamais tant amusé de sa vie.

par Daniel Schneidermann | Libération.fr

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