Neuf secondes. C’est le temps qui s’est écoulé entre les deux explosions qui ont ébranlé le hall de l’aéroport international de Bruxelles, à Zaventem, mardi matin à 7 h 58. Une troisième bombe – la plus puissante – explosera un peu plus tard, sans faire de victimes, après l’arrivée des démineurs. Dans l’épais brouillard de fumée et de poussière qui s’ensuit, c’est la panique. Des passagers hurlent, d’autres fuient au milieu des débris, certains avec leurs bagages. Au moins onze d’entre eux ne se relèveront pas.

Une heure et treize minutes après ce drame, nouvelle scène d’horreur, à quelques kilomètres de là, à la station de métro Maelbeek, près des institutions européennes. Un engin explosif vient d’être actionné dans la rame qui file en direction du centre de Bruxelles. Dans cet espace confiné, et à une heure de grande affluence, le bilan tourne au carnage : 20 morts et 106 blessés. Jusqu’ici épargné, Bruxelles vient de rejoindre ce 22 mars la liste des capitales européennes – Londres, Madrid, Paris – frappées par les attentats islamistes.

Cette opération sanglante commence un peu plus tôt dans la matinée par une scène surréaliste. A ce moment-là, le chauffeur de taxi qui s’engage dans la rue Max-Roos, à Schaerbeek, au nord de Bruxelles, ne le sait pas encore, mais il a rendez-vous avec les terroristes. Au numéro 4, précisément. Avec trois hommes qui, d’après le journal belge DH, avaient commandé une camionnette. Problème, la compagnie de taxis a mal compris et envoyé une simple berline. Pas assez de place dans le véhicule, du coup, pour loger toutes les valises qui contiennent les bombes. Devant le refus du chauffeur, les terroristes doivent en laisser une sur place. Elle sera retrouvée par la police, dans l’appartement de la rue Max-Roos.

Taxi. Une fois déposé à l’aéroport, le trio pénètre dans le hall d’accueil. Les hommes, filmés côte à côte par les caméras de surveillance, poussent chacun un chariot à bagages. Deux d’entre eux portent un gant noir à leur main gauche – sans doute pour camoufler un détonateur. Ils seront identifiés plus tard grâce à leurs empreintes : au milieu, sur les écrans, Ibrahim El Bakraoui, un homme connu pour des faits de délinquance. Il a notamment tiré sur des policiers à la kalachnikov, en 2010, dans le cadre d’un braquage qui a mal tourné. A sa droite, Najim Laachraoui, 24 ans, un des coordinateurs et artificiers des attentats de Paris (lire page 4). L’un se place alors devant le comptoir 11, l’autre à proximité du 2… avant de déclencher leur dispositif explosif. Le troisième, inconnu jusqu’ici, prendra la fuite après avoir laissé sa bombe. Celle-ci sera découverte par les policiers grâce au chauffeur de taxi. Comprenant, après les attentats, qu’il avait débarqué plus de bagages que le nombre de bombes explosées, il en avertira les autorités, qui partiront à sa recherche.

Une heure plus tard, dans le métro bruxellois. Un troisième kamikaze passe à l’action. Il se fait sauter dans la rame de métro arrêtée à la station Maelbeek. La voiture 2 est déchiquetée par l’explosion. L’auteur ? Khalid El Bakraoui, le petit frère d’un des deux terroristes identifiés à l’aéroport. Belge lui aussi, âgé de 27 ans, il a été condamné à cinq ans de prison en 2011 pour des vols de voitures avec violence. Il a surtout loué deux appartements liés au terrorisme : celui de Forest, en banlieue sud de Bruxelles, et celui de Charleroi. Le premier, qui aurait servi de planque à Salah Abdeslam, a été visé par une perquisition qui a tourné à la fusillade le 15 mars, conduisant au décès de Mohamed Belkaïd, un des coordinateurs des attentats du 13 Novembre. Le second est celui où a transité, le 12 novembre, le commando des attaques de Paris.

Labo. Quelques heures seulement après les attentats, l’enquête va s’accélérer. Encore une fois grâce au chauffeur de taxi qui a convoyé les terroristes. L’homme a livré l’adresse de la rue Max-Roos, la police y fonce. Hélicoptères, police scientifique, démineurs… la perquisition durera toute la nuit. Et sera fructueuse. Outre la quatrième bombe que les terroristes ont dû laisser faute de place dans la berline, ils tombent sur un vrai petit labo de chimiste-terroriste : 15 kilos d’explosifs de type TATP, 150 litres d’acétone, 30 litres d’eau oxygénée, des détonateurs, une valise remplie de clous et de vis et une batterie d’ustensiles pour fabriquer des bombes. Autre découverte, dans une poubelle de la rue Max-Roos : l’ordinateur d’Ibrahim El Bakraoui. D’où les policiers vont extraire le témoignage-testament du kamikaze à destination de sa famille. L’homme y explique «être dans la précipitation», «ne plus savoir quoi faire», «être recherché de partout» et «ne plus être en sécurité». Et dit craindre, selon le procureur fédéral belge, que «s’il s’éternise, il risque de terminer à côté de lui dans une cellule». Une référence, sûrement, à Salah Abdeslam, arrêté vendredi à Molenbeek. Et un ton qui laisse penser que les attentats de Bruxelles ont bien été déclenchés dans l’urgence.

Source Luc Peillon Libération.fr